Le pain quotidien

Le pain quotidien

Un grand merci à Lucien ROBERT et Pierrette MARTIN qui partagent leurs souvenirs
Les Forestons                                                                  Poligny                                                                  Villeneuve
LES 3 FOURS BANAUX DE POLIGNY
Banal se rapportant au ban (dans le droit féodal : dont l’usage était imposé aux vassaux d’un seigneur moyennant une redevance).
"Des hommes pas banals cuisaient leur pain aux fours banaux".

De l'importance du pain...

“Le pain, vaste sujet, denrée indispensable, base de la nourriture depuis toujours, des générations de Polignacs ont cuit au four. Le pain accompagnait tous les plats, même les «truffes» (pommes de terre). 
«Mange du pain, pas que du fricot !». 
 C’est ce que j’entendais à chaque repas. Aussi «cuire au four» n’était pas une corvée, c’était la vie.” Dans chaque hameau de Poligny, on faisait le pain tous les 15 jours, parfois tous les mois et même dans certaines familles encore plus rarement. Allumer le four demandait du bois, faire des fagots demandait beaucoup de temps et déjà à cette époque les journées étaient bien remplies. Donc par esprit d’économie, on mangeait le plus souvent du pain rassis. Sans compter que quand le pain n’est pas frais, on en mange beaucoup moins. “Des fois, le pain était vert et gris, couvert de moisissures… alors on le grattait un peu... Il n’était vraiment pas bon. J’étais gosse, je faisais la grimace, mais comme il n’y avait rien d’autre, alors on s’en contentait...”  
LE FABRICATION DU PAIN CHEZ LES FOUREST
Années 40
Le Levain Le levain est une levure naturelle faite avec un mélange d’eau et de farine et les ferments qui sont présents dans l’air. C’est une substance vivante, délicate, sensible à l’environnement extérieur et dont la recette se retrouve déjà dans l’Égypte ancienne. Ce levain fragile qui ne pouvait se conserver trop longtemps, passait de famille en famille voisine, de préparation en cuisson. Le levain était en fait, un morceau de pâte réservée de la dernière fournée. Le mélange devient bulleux, mousseux, quant il sent un peu la bière, la choucroute, ou le vinaigre, ça y est il est «pris» ou «parti». Il devait être travaillé souvent pour qu’il garde toutes ses vertus. Au bout d’un certain temps, la réserve diminuant : “Va chez Roubaud chercher le levain, disait mon père. Et me voilà partie chez les voisins avec mon petit plat. Léon me donnait le précieux mélange qu’il conservait dans son pétrin. Je le recouvrais d’un peu de farine et d’un linge pour qu’il ne prenne pas froid en chemin et je rentrais à la maison en courant en prenant garde de ne pas tomber et de le verser sur le chemin terreux.”

«Le pain, une histoire d’hommes dans bien des familles». 

Le pétrin ou la «maït»
La paillasse
La fabrication
du pain 
Première partie
“A la maison, le pain était fabriqué dans la «maït». C’était en fait la table de la cuisine. On enlevait le dessus sur lequel on mangeait, et cela faisait comme un espèce de caisse d’une vingtaine de centimètres de profondeur dans laquelle on pouvait faire le pétrissage. Je sais que dans beaucoup de maison, il y avait un pétrin. C’était un meuble uniquement réservé à cet effet. Il était beaucoup plus bas que notre «maït» et on se faisait mal au dos. Le pain était une histoire d’hommes dans bien des familles car le pétrissage demandait une certaine force physique. D’ailleurs aux Forestons, les familles Hostachy, Roubaud et Lafont possédaient leur propre four. Il faut dire que les familles étaient nombreuses à l’époque. J’en veux pour exemple, celle qui ne comptait pas moins de 18 enfants. La « petite mère Sophie », bout de femme d’un mètre cinquante, rentrait des champs pour accoucher et repartait aussitôt travailler avec le nouveau né entortillé de patareaux. Cette famille prenait en plus en pension des enfants de l’Assistance Publique et se retrouvait souvent 25 à table. Le pain et les pommes de terre étaient leur lot quotidien.”
“Mon père avait raclé et nettoyé la maït avant d’y déposer le levain. Il le «rajeunissait» avec un peu d’eau tiède et de farine, et le laissait reposer dans un coin de la table jusqu’au lendemain. Je crois encore sentir l’odeur aigrelette du levain qui se dégage, si caractéristique de sa fermentation.”
“Le lendemain matin, très tôt, je suis réveillée par le bruit sec de la pâte qu’on travaille. Mon père, après avoir versé un sac de farine et de l’eau tiède dans la maït, les mélange au levain. C’est toujours lui qui pétrit. Il faut dire que c’est un travail de force où il ne s’épargne pas. Il coupe la pâte de ses mains abimées par les travaux de la ferme, la claque sur le fond de la table, plusieurs fois. J’aime regarder comment petit à petit elle devient lisse, vivante, avec des bulles qui éclatent. J’aurais bien aimé y mettre la main... mais le pain, c’est une affaire d’adultes, ce n’est pas un jeu et on n’avait pas le temps. Maintenant, il remet le couvercle de la table et la pâte va lever pendant quelques heures. On évite les courants d’air dans la cuisine surchauffée par le vieux poêle en fonte à trois trous.

Les tourtes
«La danse des fouassières et de l’estendaïre».
Lorsqu’on cuisait le pain au four du village, on en profitait pour faire cuire les tourtes et autres délices. “Et c’est alors que commence le travail de la ménagère. On prépare la purée avec des oignons frits, «les taillons», lamelles fines de pommes de terre avec ail et petit salé. On étale la pâte en rond sur une grande «fouassière», un rond de bois fait maison comportant une poignée dans laquelle on passe la main et qu’on cale sur sa hanche pour la transporter. L’ « estendaïre », rouleau à pâtisserie, fabriqué par mon père et qui est toujours en fonction 80 ans plus tard, commence sa danse. On me permet enfin de mettre la main à la pâte pour étaler la purée et dessiner les croisillons à la fourchette sur les tourtes d’écrasées. Il ne faut pas se rater sinon on entend des : « Paure iou » mais qu’est-ce que tu fais ? Ces « meinas »(enfants) on ne peut pas compter sur eux ! Enlève-toi de là, ça ira plus vite ! On prépare aussi des tourtes aux pommes en saison et aux pruneaux. Les pruneaux, on ne les achète pas, non ! Pendant l’été, on a fait sécher des prunes, des pardigones, sur des sortes de clayettes. Je n’ai jamais retrouvé le goût de ces pruneaux maison au parfum incomparable. Souvent aussi, la mère pétrit des tourtes de pâte, ces brioches qui ressemblent aux gâteaux des rois, parfumées à l’eau de fleur d’oranger.”
Tourte de taillons
La tourte d'écrasé
La chauffe du four
“Parfois, la veille en hiver et toute la matinée, le four a été chauffé à un train d’enfer avec d’énormes fagots de buissons et de « feuilles ». Les fagots de « feuille » étaient des branches de frênes coupées à l’automne à la bonne lune pour qu’elles gardent toutes leurs feuilles vertes. Ils étaient ensuite donnés à ronger aux lapins pendant l’hiver pour user leurs dents. Il ne restait alors que le bois qui servait à chauffer le four. Le panache de fumée qui s’élève au dessus du four dit à tous que « Pierre Fourest sé beta a fourniar ». Quand le four est assez chaud, on enlève les braises avec le « Riable » sorte de racloir en métal, puis la cendre avec la « panoufe » chiffon mouillé accroché au bout d’un manche jusqu’à ce que la sole soit propre. On bouche alors le trou d’aération qui se situe au-dessus de la porte du four avec de la « nite », argile que l’on prend dans le canal qui coule à côté du four. Par grand froid, quand l’argile est gelée, on se sert même de bouse de vache. Voilà c’est prêt ! ” La cuisson “Et voici la procession des fouassières et des paillasses qui vont de la maison au four. Il faut faire vite quand il fait froid pour que la pâte ne retombe pas. Au four, mon père a pris place avec une large pelle posée sur le rebord de la sole. Il renverse une paillasse et une belle boule de pâte gonflée à souhait se déverse sur la pelle. Deux coups de couteau en croix à la surface et d’un geste sec, la boule se retrouve au fond du four. Sur le devant, on placera les tourtes qui demandent un temps de cuisson plus court. Mais mon père n’a pas oublié de faire mon «poumpounet»! Une pomme enfermée dans un morceau de pâte à pain. C’est ma gourmandise ! Pendant la cuisson, des voisins viennent pour discuter dans le chaud parfum du pain. On partage les tourtes de pommes de terre, toujours délicieuses, la maîtresse de maison étant une très bonne cuisinière. Ce sera le seul plat pour le repas de midi. Mais le pain est bientôt cuit… Toc, toc… Deux doigts frappent le dessous de la miche pour vérifier la cuisson. Magnifique pain doré, gonflé, appétissant, une merveille !!! On place les pains ronds sur des étagères rustiques qui font le tour du four pour les laisser refroidir. Et de nouveau, c’est la procession en sens inverse pour regagner la ferme. Le pain est placé dans une caisse à la cave où il va se conserver pendant un mois ou plus.”

Le four de Poligny ou "la salle de bal"

Années 30 et après la seconde guerre mondiale
 Les habitants de Poligny étant très nombreux, le four ne chômait pas. La première cuisson se faisait le matin, puis venait celle du début d’après-midi et celle du début de soirée. La dernière fournée commençait souvent à 9 heures du soir et finissait tard dans la nuit. Bien entendu ceux qui cuisait en dernier étaient favorisés pour la chauffe du four. Quelques simples fagots suffisaient à obtenir la température nécessaire. Ici aussi, la procession des paillasses animait les androunes. 
L’intérieur du four était surnommé la « Salle de Bal ». Il y avait toujours du monde du matin au soir. En hiver, les hommes et les jeunes après avoir gouverné (soigné les vaches) se retrouvaient au chaud à discuter au milieu des miches et des panières. Ils rentraient chez eux pour manger et revenaient dans l’après-midi jusqu’à l’heure du nouveau « gouver ». Et le soir, ça recommençait. Il y avait tellement d’hommes que la moitié était dedans et l’autre dehors. Puis les places s’échangeaient au fur et à mesure que le froid les saisissait. Pas de femmes bien sûr, sinon qui aurait tenu la maison ? Les jeunes y restaient souvent jusqu’à deux heures du matin… “Il existait bien des bistrots à Poligny… mais dans les bars, il faut consommer et ça donnait mauvaise réputation. Le four, ça coutait pas un sou et on pouvait toujours amené un litron de piquette. Les discussions qui avaient lieu pour la plupart en patois, étaient toujours très animées. On parlait labours, récoltes, saisons, politique et on disait du mal des absents… La règle pour les jeunes était si la discussion prenait trop de vigueur, de ne jamais se battre dans le four. Si cela arrivait, ils en ressortaient sales comme des cochons et couverts de cendres et avaient des problèmes en rentrant à la maison. Et puis un jour, on a acheté une radio à un boumia… et alors, on avait de la distraction à la maison.” 
Pendant la guerre, les petits villages de paysans n’ont pas manqué de pain. Le plus dur, c’était pour la farine. Il fallait moudre à Saint-Bonnet. Et pour aller à Saint-Bonnet, il fallait passer le pont. Et on était taxé en passant. Il fallait aussi des bons à moudre. “Une fois que tous les bons étaient passés que faire ? Je me rappelle, à l’âge de 9 ans, être parti plusieurs fois avec mon frère ainé, de nuit avec le cheval et la charrette pleine de sacs de blé, au pont du Bessagne (pont de la Guinguette) pour éviter d’être coincé par les gendarmes afin de faire moudre notre grain en cachette. Les marseillais qui trainaient après avoir fui leur ville, ne refusaient jamais le pain rassis qui restait.” 
 Dans les années 50, la « Clusse » aussi surnommé « Madré » dormait dans le four tiède. Il n’avait pas de bois pour se chauffer chez lui et préférait la douceur du four pour passer la nuit. Il dormait à même la sole du four et souvent les premiers cuiseurs le réveillaient au matin… ou les gamins qui lui jouaient des tours pendables. Chaque famille qui utilisait le four devait participer à son entretien. Soit on donnait de l’argent, soit on participait à la corvée. Dans les années 60, l’usure de la sole du four était telle qu’il fallut la refaire. On a fait appel à Germenou de Pouillardencq pour cette tâche. Il était l’homme parfait pour travailler dans les fours à cause de sa toute petite taille. Il a démonté la voute et changé les briques blanches carrées usées de la sole. Puis, la voute a été reconstruite mais surbaissée par facilité. D’après les dires, le four n’a jamais rechauffé comme avant. “Ce travail était payé en nature. Pas d’argent, mais de quoi manger et boire. Et le vin coulait à flot. Les badauds étaient nombreux et profitaient du vin... à la suite de quoi, certains se pensaient ingénieurs et donnaient des conseils.” 
“Nous avons arrêté de cuire en 54. Nous avions beaucoup trop de travail à cette époque et le pain nous prenait trop de temps. Et puis, on se déplaçait plus facilement, il y avait déjà quelques voitures. On amenait alors notre farine à Keto à Saint-Bonnet, rue des Maréchaux. Il nous faisait des «griches» des gros pains fendus de 50 cm de long. En plus, on pouvait lui acheter des pains au chocolat. On n’en avait pas jusque là... Il y avait aussi des ambulants qui nous vendaient du pain et qui passaient par Poligny. C’était tellement plus facile !... 
Et puis un jour, le four n’a plus cuit de pain.” Aujourd’hui le four n’est allumé que quelques fois par an grâce aux bénévoles de l’Association Le Moutet afin de cuire des pizzas. 
Maquette du four de Poligny, réalisée pour la crèche du village.
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